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Derrière ce titre un peu surprenant se cache un véritable organe de propagande en vue de faire reconnaître l’intérêt de l’élevage de chèvres au début des années 1920 ! Si l’on trouve aujourd’hui facilement des produits à base de lait de chèvre, ceux-ci souffraient alors d’une mauvaise réputation. La chèvre était passée de mode, ayant raté la grande vague d’industrialisation de l’élevage animal durant le 19e siècle. La rédaction de ce journal, actif pendant deux ans, milite donc pour la défense et illustration de la chèvre, à grands renforts de rubriques : conseils pratiques pour l’élevage des animaux, recettes pour confectionner du fromage voisinent avec des communications de médecins, comptes rendus de foires agricoles, et même une section art et littérature. Nous vous proposons aujourd’hui de plonger dans les pages de ce périodique pour mieux comprendre ce qui était à l’œuvre à l’époque...
La révolution industrielle s’accompagne d’une grande standardisation, tant des races d’animaux domestiques que des pratiques d’élevage. Les bibliothèques du Muséum conservent ainsi de très nombreux manuels qui, durant tout le 19e siècle, reviennent sur l’alimentation, la gestion de la reproduction, la construction d’étables, des différentes espèces domestiques. Parallèlement, de nombreuses sociétés se forment pour travailler au « standard » des races d’animaux domestiques (taille, couleur, forme du crâne, etc.) C’est un mouvement qui a concerné tout autant les bovins, les ovins, les volailles… que les chats et les chiens. La classification du vivant et la rationalisation du monde ont en effet le vent en poupe à cette époque. La théorie darwinienne de l’évolution et, avant lui, les travaux de Lamarck, ont galvanisé les questions de sélection des animaux.
Les ovins sont cependant les grands oubliés de cette modernisation. Aussi, des éleveurs de chèvres décident de se rassembler autour de la figure de Joseph Crépin, pour révéler les avantages de la domestication caprine à plus grande échelle.
Lorsque le journal commence à paraître en 1922, Joseph Crépin n’en est pas à son coup d’essai. Il avait déjà fait paraître La Chèvre, aux éditions Hachette en 1906. L’ouvrage avait été préfacé par Edmond Perrier, alors directeur du Muséum, qui saluait l’ « œuvre d’apostat » de Crépin en faveur de la chèvre. Il expose dans sa préface les avantages du lait de chèvre par rapport au lait de vache, tant d’un point de vue hygiéniste qu’écologique : le lait de chèvre a en effet un impact plus mesuré sur l’écosystème que le lait de vache selon lui. Cette première publication n’a pas l’effet escompté car en 1919, dans Les utilisations de la chèvre, le même Joseph Crépin déplore la baisse du nombre d’élevages caprins en France, et se propose d’accompagner l’adaptation de la chèvre à l’élevage industriel.
C’est dans ce contexte que commence à paraître La Chèvre au foyer. Son objectif est clairement affiché, puisque l’éditorial du premier numéro s’intitule : « Comment faire de la propagande ». Le journal est par ailleurs parsemé de citations choc, en gros caractères, comme « Chaque fois qu’un bébé meurt, c’est qu’on a oublié de faire appel à une chèvre » ! Tous les ressorts de la communication sont ainsi mis au service de la cause caprine.
À l’aube des années 1920, la Grande Guerre n’est pas loin. Les pertes humaines sont énormes (1,7 millions de morts estimés en France, dont 300 000 civils, hors grippe espagnole), et les pays sinistrés s’inquiètent de la repopulation. C’est pourquoi la mortalité infantile, encore élevée, inquiète. Selon l’Insee, elle est de 150 pour mille en 1918, et oscille entre 130 et 120 pour mille entre 1920 et 1922 (pour comparaison, elle est de 3,5 pour mille en 2016). La tuberculose fait encore des ravages, et à ce titre, le lait de vache n’est pas toujours regardé d’un bon œil. Edmond Perrier, dans la préface que nous avons déjà citée, indiquait que le lait de chèvre permettait « l’affranchissement complet du redoutable microbe de la tuberculose ». C’est bien le premier argument mis en avant par La Chèvre au foyer, et c’est ce qui justifie son titre : l’objectif est de faire entrer la chèvre dans l’espace domestique, et même urbain. Une rubrique est tout particulièrement consacrée à la chèvre en ville.
Mais l’œuvre de réhabilitation n’est pas de tout repos. Considérée comme la « vache du pauvre », la chèvre a d’abord besoin d’une réhabilitation symbolique, à laquelle se consacre Joseph Crépin dans des articles historiques. Mais cela ne suffit pas : la chèvre est dédaignée aussi des agronomes, exclue des concours agricoles et détestée des forestiers à cause des dégâts qu’elle peut causer. L’ensemble des rubriques vise donc à s’attaquer à tous ces éléments en défaveur de l’élevage caprin. Lorsque la revue se clôt, en 1924, peut-on dire qu’elle a rempli son office ?
La revue conservée par le Muséum est un bon exemple de ce que peuvent apporter les collections d’ethnozoologie : la chèvre est ici pensée et interrogée dans son rapport avec l’homme. Au tournant des années 1920, sa place dans le champ social évolue. Au lancement de la revue, les contributeurs déploraient le manque de reconnaissance de l’animal. Mais on constate que les deux années de publication sont riches d’évolutions, comme la création du club de la race alpine annoncée au n°1 de janvier 1923 ou l’apparition d’une section « Chèvres » aux concours agricoles. Ce dernier élément attisera d’ailleurs les foudres des auteurs de la revue en janvier 1923, car la section « Caprins », ouverte au concours agricole de Moulins fut présidée par un éleveur bovin ! Néanmoins, la situation s'améliore puisqu’on peut lire, dans le numéro de décembre 1923 : « Les chèvres si longtemps repoussées avec horreur des manifestations agricoles acquièrent en ce moment-ci leur droit de cité un peu partout. » Enfin, au n°6 de juin 1924, les auteurs nous annoncent la fusion du périodique avec Chasse, pêche, élevage, montrant ainsi que la chèvre est bien devenue un animal d’élevage comme les autres.
Lire un périodique est un excellent moyen de saisir les évolutions des idées et des représentations, aussi bien dans l’art, la littérature que dans les sciences. Les quelques années d’existence de La Chèvre au foyer sont une occasion de saisir l’avancée progressive des actions de propagande – on dirait aujourd’hui de lobbying – d'un groupe d’éleveurs. Il permet de situer les soubresauts d’une histoire en train de se faire. Une autre forme, domestiquée, d’histoire naturelle, riche d’enseignement pour penser l’avenir et notre relation à l’animal.
La Chèvre au foyer nous permet en effet de comprendre que l’industrialisation de l’élevage est une construction du 19e et du début 20e siècle. Mieux connaître comment cette industrie s'est constituée est utile aujourd’hui pour réfléchir à l’exploitation de l’animal par l’homme et inventer les modèles de demain.