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Avertissement : ce texte contient un dinosaure (mais pas que…)
L’année 2022 permet de célébrer un anniversaire particulier pour le Muséum national d’histoire naturelle : les deux cents ans d’existence du terme « paléontologie ». La curiosité suscitée par les traces de la vie passée sont toutefois plus anciennes : entre larmes de nymphe, licornes, colère divine et repas de philosophe, les fossiles ont une histoire foisonnante. Quelques explications…
Forgé à partir du grec « paleo » qui signifie « ancien », « ontos » pour « être », « étant » et « logie » dérivé de « logos », « le discours », « l’étude », le mot « palaeontologie » apparait pour la première fois en 1822, dans le Journal de Physique, dirigé par Henri-Marie Ducrotay de Blainville (1777-1850). Disciple de Georges Cuvier, ce dernier lui succéda à la tête de la chaire d’Anatomie comparée du Muséum national d’histoire naturelle. Cependant, les fossiles ont fasciné les humains vraisemblablement dès Neandertal, qui s’en servait comme parure (notamment des dents de requin percées), et ont ensuite suscité de nombreuses interrogations quant à leur origine.
Dans le monde hellénique, s’opposent déjà une origine mythique (l’ambre, résine fossilisée, fut par exemple attribuée aux larmes des Nymphes) et une origine organique. Au Moyen Âge, on explique les fossiles par les essais ratés d’un démiurge. Les ammonites deviennent des serpents lovés, étêtés puis pétrifiés, les squelettes de mastodontes des géants défaits par le courage de quelque preux ou la colère de quelque saint vindicatif.
A la Renaissance puis à l’époque moderne, particulièrement au 18e siècle, les fossiles trônant dans les cabinets de curiosité sont des Jeux de la Nature, des créations du Cornu, ou encore les reliefs des repas des pèlerins. S’enracine toutefois à l’époque la théorie qualifiant bien les fossiles de restes, ceux d’organismes depuis longtemps trépassés. Restait à déterminer l’origine de ces derniers. Le temps géologique est à l’époque encore inconnu, et le temps biblique indique que la Terre a 6000 ans. Les fossiles d’animaux marins retrouvés dans les Alpes sont donc encore des témoins du Déluge.
A la fin du 18e siècle, Buffon (1707-1788) « allonge » l’âge de la Terre (repoussé à plus de 50 000 ans, avec quelques variations) et introduit l’aspect méthodique et concret comme condition de l’étude des organismes. Sa cosmogonie ouvre l’espace intellectuel nécessaire aux prémices de nombreuses théories actuelles - par exemple la dérive des continents. D’autres savants suivent ses traces, tel Georges Cuvier qui énonce la loi « de corrélation des formes » permettant la modélisation d’un animal à partir de simples débris : les fossiles sont alors progressivement dépouillés de leur genèse mystique. Inscrites dans la matérialité, les controverses portent désormais sur la manière dont les organismes ont changé et sur les liens entre ces fragments pétrifiés et la vie contemporaine.
Cette dynamique, dont la publication en 1859 de L’origine des espèces par Charles Darwin (1809-1882) marque une étape importante, se fixe au cours du 19e siècle. L’étude des fossiles, au regard des « nouveaux » temps géologiques, permet alors deux choses : en établissant une classification des organismes de jadis et en étudiant leur biologie, les scientifiques dressent l’histoire de la vie sur terre ; elle permet également de reconstituer des environnements et de dater certains événements, marquant une rupture épistémologique majeure.
Pour percer les mystères de l’histoire physique du monde, deux cents ans après le baptême de la discipline, la paléontologie s’est diversifiée et spécialisée. Au confluent des sciences de la vie et des sciences de la terre, le champ d’étude est vaste : étude des vertébrés disparus, paléobotanique, palynologie (étude des pollens), arthropodes disparus, poissons fossiles, micropaléontologie, paléo-ichnologie (traces), paléocoprologie (excréments), paléoclimatologie, paléoanthropologie…
Le Muséum national d’histoire naturelle bénéficie de l’expertise d’un laboratoire dédié aux recherches paléontologiques : le CR2P, une unité mixte de recherche sous la triple tutelle du Muséum national d’histoire naturelle, du Centre National de la Recherche Scientifique et de Sorbonne Université. Ses collections naturalistes totalisent 6 millions de spécimens, allant des dinosaures aux foraminifères.
Les bibliothèques du Muséum national d’histoire naturelle conservent et mettent à disposition des publics des fonds d’excellence en paléontologie. On y trouve de la documentation de niveau académique utilisée au quotidien par les chercheurs, des archives scientifiques, des ouvrages patrimoniaux précieux, des fonds généraux disciplinaires et aussi des livres à destination de la jeunesse. La documentation comprend entre autres des livres, des revues scientifiques, des photographies, des carnets de terrain, des croquis. La plupart des ouvrages sont consultables sur simple demande.
Au sein du réseau de la Direction des bibliothèques, deux bibliothèques spécialisées viennent appuyer le travail de recherche du laboratoire de Paléontologie : la Bibliothèque de Géologie, créée en même temps que le Muséum d’Histoire Naturelle et la Bibliothèque de Paléontologie, associée à la chaire créée en 1853. Notamment constituées de bibliothèques de savants, les collections s’accroissent par l’achat de documents, des dons ou des échanges. Elles couvrent des aires géographiques et des champs linguistiques divers. On peut y consulter des ouvrages en français, anglais, allemand, russe, espagnol, etc.
Parmi les collections les plus rares ou précieuses conservées par la Direction des bibliothèques, on peut citer des planches et gravures remarquables, des livres anciens porteurs de notes manuscrites, de la correspondance savante, et nombre d’éditions originales des 18e et 19e siècle.
La paléontologie, science relativement jeune par rapport à son objet, est née à la faveur de l’affranchissement des sciences par rapport à la théologie, du besoin de rigueur et de spécialisation de son champ d’étude. Exigeante, composite, paradoxale (étudier le vivant à travers la mort), elle est une science passionnante tant dans sa technique que dans ses applications et son objet. Fenêtre ouverte sur le vertige du temps, elle fait parler la terre. Et si elle a dépouillé avec succès les fossiles de leur vernis mythologique, ceux-ci nous font d’autant plus rêver…
- Charbonnier Sylvain, De Wever Patrick, Coppens, Yves, Paleontologie d’aujourd’hui. Paris : Edp sciences, 2022. Bibliothèque de paléontologie cote Vol 4° 2348 et Bibliothèque centrale, Médiathèque, 560 CHA.
- Gayet Mireille, Babi, Claude, Histoire pittoresque de la Paléontologie, 2e édition, Paris : Ellipses, 2022. Bibliothèque centrale cote 268 744