En poursuivant votre navigation sur ce site , vous acceptez l'utilisation de cookies par nos services ainsi que des services tiers de mesure d'audience.
Pour en savoir plus et paramétrer les cookies...
Fermer

Les archives de l'ethnobotaniste Claudine Friedberg (1933 – 2018)

L’ethnobotaniste Claudine Friedberg a poursuivi ses recherches au Muséum National d’Histoire Naturelle, plus particulièrement au sein des laboratoires dont l’unité d’éco-anthropologie est l’héritière. Ses archives ont été versées à la Bibliothèque centrale du Muséum en 2019, à la suite du décès de la chercheuse.

Consciente de l’importance scientifique de ses documents, elle avait ainsi organisé ses archives : d’une part, la vie du laboratoire et ses évolutions - le temps de l’institution dans laquelle elle poursuivit l’essentiel de sa carrière; d’autre part, son activité de chercheuse et l’ensemble de ses préoccupations scientifiques et intellectuelles - le temps de la recherche, qui concerne les études de terrains qu’elle réalisa essentiellement au Pérou et en Indonésie, ainsi que l’ensemble des questions scientifiques et intellectuelles en lien avec ses activités de chercheuse.

© 2009 A. Epelboin CNRS-MNHN
© 2009 A. Epelboin CNRS-MNHN

Activités au sein du Laboratoire d’Ethnobotanique et d’Ethnozoologie

Les documents du fonds d’archives de Claudine Friedberg éclairent la période de structuration et de fonctionnement du Laboratoire d’Ethnobotanique et d’Ethnozoologie, ainsi que ses transformations structurelles et épistémologiques.

Au sein d’APSONAT, la chercheuse mit en place un groupe de recherche aux visées originales, portant sur l’Etude des Sociétés de l’Indonésie Orientale Périphérique (ESIOP), et prit le soin d’établir des liens d’échanges avec les institutions indonésiennes travaillant sur les questions relatives à la relation entre les sociétés et leur milieu naturel. Elle partagea la direction d’ESIOP avec Daniel De Coppet, anthropologue spécialiste de la Mélanésie, tenant de l’idée que la compréhension des sociétés passait par la comparaison - une méthode de recherche permettant de saisir le caractère universel de la vie sociale. On distingue alors, dans les papiers de Claudine Friedberg, l’importance accordée à la structure d’une recherche originale à travers le partage et l’interdisciplinarité.

Durant toute sa carrière, C. Friedberg a enseigné et participé à de nombreux séminaires dans d’autres universités françaises et à l’étranger, en tant que spécialiste d’ethnosciences. A ce titre, elle contribua aussi à la structuration d’un cadre d’étude et de recherche solide à travers la création d’un DEA au MNHN en 1994. Piloté par le Muséum sur le thème « Dynamiques des systèmes naturels et modifiés et environnements », ce projet fut transformé et pérennisé à travers les années pour devenir un master du Muséum, en co-habilitation avec de nombreux organismes et universités français. Les colloques et conférences, lieux et temps privilégiés de l’échange, voient évoluer les participations de C. Friedberg des questions de classifications et d’usages des végétaux vers la prise en compte des perceptions et conceptions autochtones de l’environnement, des questions de biodiversité et d’environnement.

 Pérou, grand-place de Huancabamba. Sacs de plantes médicinales Muséum national d’Histoire naturelle, Bibliothèque centrale, ARCH EBIO 153/59
Pérou, grand-place de Huancabamba. Sacs de plantes médicinales
Muséum national d’Histoire naturelle, Bibliothèque centrale, ARCH EBIO 153/59
 

Enfin, une part importante des documents présentés reflète l’intérêt soutenu de la chercheuse pour le partage de certains thèmes de recherche au sein de la communauté des chercheurs en sciences sociales et sciences naturelles : pour la gestion de l’environnement et l’écologie à travers d’une part le Programme Interdisciplinaire de Recherches sur l'Environnement (PIREN) et la création, dès le début des années 1990, de la revue Natures, Sciences, Sociétés (NSS) d’autre part. Une grande partie des préoccupations de la chercheuse concernant les relations des humains à leur environnement et la question de la protection de ce dernier se retrouve dans ce projet, de même que dans son engagement dans les discussions ayant mené à la réforme des statuts du Muséum et à la création de l’Institut d’Ecologie et de Gestion de la Biodiversité (IEGB) au MNHN au milieu des années 90.

Parcours de recherche

Les recherches poursuivies par C. Friedberg s’étendent du Pérou jusqu’à l’Indonésie, en passant par la France, notamment le Causse-Méjean. A travers ces différents terrains s’élabore une réflexion entre le lointain et le proche, toujours dans le souci de croiser les disciplines et de travailler au sein d’un réseau de chercheurs. Ses archives en sont le témoin privilégié, au même titre que les collections qu’elle constitua pour l’Herbier du Muséum, les objets et les archives sonores qu’elle collecta pour le Musée de l’Homme, aujourd’hui conservés au Musée du Quai Branly-Jacques Chirac et au Centre de Recherche en Ethnomusicologie (CREM) de Nanterre. La particularité de ce fonds d’archives s’illustre également dans la présence de certains matériaux de terrains provenant de son époux Louis Berthe (photographies, documentation et notes de terrain, enregistrements de musique) venant interroger et informer l’abondante documentation produite par C. Friedberg (carnets et photographies, documentation sur l’ethnobotanique, les pratiques religieuses balinaises).

A son arrivée au laboratoire, C. Friedberg se lança dans l’analyse de restes végétaux prélevés dans les tombes péruviennes de Lauri par Henri Reichlen. Cette première étude lui permit de partir en mission au Pérou afin de réaliser un travail de documentation complémentaire. En tout, elle y réalisa plusieurs missions s’échelonnant entre novembre 1958 et juillet 1959, mai 1961 et mars 1962 et l’année 1975. Son étude de terrain, centrée sur la région de Huancabamba (département de Piura), la mena alors à tenter de déterminer les remèdes des herboristes, à concentrer ses études sur le relevé systématique des drogues d’origine végétale vendues sur les marchés, à les identifier et à observer la manière dont elles circulaient et s’échangeaient. Elle étudia aussi la pratique des jardins de plantes médicinales et l’usage d’un cactus hallucinogène lors de cérémonies magiques nommées mesa. Pour l’Herbier du Muséum, elle collecta 870 spécimens végétaux (plantes alimentaires et médicinales) auxquels s’ajoute désormais l’abondante documentation de ses archives.

 Région sud de Bali, préparation d’une offrande caru, posée sur le sol Muséum national d’Histoire naturelle, Bibliothèque centrale, ARCH EBIO 189/182
Région sud de Bali, préparation d’une offrande caru, posée sur le sol
Muséum national d’Histoire naturelle, Bibliothèque centrale, ARCH EBIO 189/182
 

Son parcours de chercheuse fut profondément transformé au début des années 60 par sa décision de partir pour l’Indonésie en compagnie de son époux Louis. Ce dernier avait réalisé une première mission à la fin des années cinquante chez les populations Bunaq de Timor ; Claudine Friedberg saisit l’occasion de collecter des données ethnobotaniques dans cette région. Ce projet fut malencontreusement reporté en raison de l’inaccessibilité de l’île de Timor en lien avec le conflit pour la Nouvelle-Guinée. Dès lors, entre mai et décembre 1962, les deux chercheurs relocalisèrent leur étude sur l’île de Bali. C. Friedberg orienta sa recherche sur la pharmacopée locale, collecta des manuscrits de médecine traditionnelle (usada) et mena son enquête auprès de guérisseurs. Elle s’intéressa aussi à la fabrication des offrandes nécessitant l’usage de nombreuses espèces végétales. Elle choisit de réaliser son étude en deux points de l’île : Sanur dans le Sud, à la coutume balinaise classique, et Tenganan dans l’Est, réputé ne pas avoir été touché par l’influence hindouiste. L’Herbier du Muséum reçut la collecte des plantes utilisées dans les offrandes, tandis que des modèles de supports d’offrande (aujourd’hui conservés au Musée du Quai Branly-Jacques Chirac) vinrent enrichir les collections indonésiennes du Musée de l’Homme. Les photographies, carnets de terrains et notes de recherche informant ces objets sont eux conservés dans le fonds déposé à la Bibliothèque centrale du Muséum, à l’exception d’un petit fonds que la chercheuse donna à la photothèque du Musée du Quai Branly afin de documenter certaines pratiques rituelles de la localité de Sanur.

Timor redevenue accessible, C. Friedberg y entama sa première mission en 1966, avant d’y repartir entre octobre 1969 et octobre 1970, juillet et novembre 1971 pour les périodes les plus longues. Son travail de terrain reposait sur l’idée d’interdisciplinarité – qu’elle développa au sein du laboratoire – tant au niveau des dispositifs d’enquête (la mission de 1966 consistait en un travail réalisé au sein d’un groupe de chercheurs qui se partageait le travail entre linguistique, ethnobotaniste et ethnotechnologie) que des méthodes d’analyse et d’interprétation des données recueillies. Le travail de C. Friedberg à Timor s’appuie sur des travaux d’ethnobotanique constituant le socle d’une étude plus large de la culture bunaq. Poussée aussi par la nécessité de publier les travaux interrompus par le décès de son époux, elle établit et précisa les liens entre les conceptions botaniques et l’ensemble du système de représentation symbolique. A cette occasion, elle collecta de très nombreuses récitations relatives à l’origine des plantes et aux généalogies sous la forme de transcriptions et d’enregistrements audio : ces derniers sont conservés aujourd’hui au Centre de Recherches en Ethnomusicologie (CREM) - en plus de nombreux enregistrements de musiques et chants ; les récitations sont également consignées dans les carnets de terrains déposés dans les archives de la Bibliothèque centrale du Muséum.

 Timor, C. Friedberg en compagnie du raja de la localité de Dirun Muséum national d’Histoire naturelle, Bibliothèque centrale, ARCH EBIO 236/276
Timor, C. Friedberg en compagnie du raja de la localité de Dirun
Muséum national d’Histoire naturelle, Bibliothèque centrale, ARCH EBIO 236/276
 

Dans le cadre de ces missions à Timor, C. Friedberg collecta 1500 spécimens de plantes pour l’Herbier du Muséum ainsi que de nombreux objets entrés dans les collections ethnologiques du Musée de l’Homme. Son travail se concrétisa enfin dans les cinq volumes de sa thèse d’Etat, dirigée par Haudricourt et soutenue en 1982 : Muk Gubul Nor, « La Chevelure de la Terre », qui expose la manière dont les populations Bunaq de Timor observent, comprennent et utilisent le monde végétal. Plus précisément, l’ensemble des conceptions bunaq sur la reproduction des êtres vivants, en particulier des plantes, régit un système symbolique pesant sur l’organisation sociale, la vie rituelle et les nombreux récits mythiques.

Claudine Friedberg a ainsi pris le parti d’installer sa recherche dans un espace suffisamment large et un temps suffisamment long, nécessaires à l’échange, à la confrontation et à la compréhension de données permettant de saisir ce qui lie indéfectiblement l’humain à son environnement et la façon dont ces relations s’expriment.

EN savoir plus

- Friedberg, Claudine. 1960c. « Utilisation d’un cactus à mescaline au nord du Pérou (Trichocereus pachanoï Brit. et Rose) ». In Actes du VIème Congrès International des Sciences Anthropologiques et Ethnologiques, 2 :21 26.

- Friedberg, Claudine. 1963a. « Les plantes, les dieux et les hommes dans l’île de Bali. » Science et Nature, no 59.

- Friedberg, Claudine. 1968. « Les Méthodes d’Enquête en Ethnobotanique. Comment mettre en évidence les taxonomies indigènes ? » Journal d’agriculture traditionnelle et de botanique appliquée 15 (7) : 297 324. https://doi.org/10.3406/jatba.1968.2992.

- Friedberg, Claudine. 1978a. Comment fut tranchée la liane céleste : et autres textes de littérature orale bunaq (Timor, Indonésie) recueillis et traduits par Louis Berthe. Paris : Société d’Études Linguistiques et Anthropologiques de France (SELAF).

- Friedberg, Claudine. 1982. « Muk Gubul Nor: « la chevelure de la terre »  : les Bunaq de Timor et les plantes ». Paris : Université Paris V-René Descartes.

- Friedberg, Claudine. 1990a. Le savoir botanique des Bunaq: percevoir et classer dans le Haut Lamaknen (Timor, Indonésie). Paris : Ed. du Muséum national d’histoire naturelle.

- Friedberg, Claudine. 1992c. « Représentation, classification : comment l’homme pense ses rapports au milieu naturel ». In Sciences de la nature, Sciences de la société Les passeurs de frontières, M. Jollivet (Ed.), 357 73. Paris : CNRS.

- Friedberg, Claudine. 1997a. « Diversité, ordre et unité du vivant dans les savoirs populaires ». Natures Sciences Sociétés 5 (1) : 5 17. https://doi.org/10.1051/nss/19970501005.

- Friedberg, Claudine. 1999c. « Les droits de propriété intellectuelle et la biodiversité : le point de vue d’une anthropologue ». Nature Sciences Sociétés 7 (3) : 45 52.